la tranquille vibration de l'être

Publié le par Anaëlle

Allez ça ne peut plus continuer comme ça!
C'est comme les devoirs d'école, on dit qu'on a un sujet, assez lourd, où qu'y faut prendre des risques, et on ne s'y met pas, on redoute, on doute,  mais il faut le rendre le sujet! surtout si on l'a potassé!

Donc aujourd'hui, ENFIN, j'écris sur des peintres d'expressionisme abstrait qui me font me poser beaucoup de questions. Et avancer.

Existe-t-il une peinture qui vous touche particulièrement?

Celle de la génération Rothko, Newman, Zao Wou-ki, Sam Francis, me touche. Pas toutes époques de leur travail confondues, non, mais à un moment donné, leur production a pris un tournant qui m'intéresse particulièrement, et je voulais en parler. A savoir avnt toute chose : tous les artistes dont je vais parler peignent sur de très grandes surfaces.

Marc Rothko (1903-1970), peintre américain, commença à se faire connaître dansrothko.pink-yellow.jpg les années 1940. Nonobstant le courant "action painting", il cherche un expressionnisme où le geste est pensée, où la pensée est non pas représentée par la peinture, mais exprimée. Sa peinture erothko-10.jpgst alors le lieu de LA pensée, la réflexion, la médiation. Clément Greenberg dira que ce sont sont des "champs colorés", ou que c'est du "colorfield painting". Bref, le tableau est abordé au delà de sa surface, de sa matérialité, il fait appel au ressenti du regardeur. Par le regard, en effet, celui-ci se retrouve comme enveloppé de l'atmosphère de la couleur, de la technique, focalisant sur l'être, et non plus sur le paraître de la toile. La couleur a une place prépondérante, élément déclencheur de sensations. Disposée en surfaces mouvantes, elle vibre, inégale mais calculée, le dessous et le dessus se confondent, se superposent, happent le regard. Ce flou, ces transparences de couleurs, sont autant de couches qui crééent l'illusion d'une profondeur, image de notre inconscient. Un lieu de tous les possibles, en attente, en préparation, un lieu en ébullition, une vibration de l'être, qui n'attend que de revenir à la surface. Ainsi la couleur devient symbole. Symbolique, elle parle sans les signes distinctifs de l'écriture, et pourtant elle nous envoie des messages, dans cette contemplation qui est nourrissante, pas du tout abstraite de sujet.
Parce que le sujet est roi : le sujet est soi.
Quelque part, celui qui regarde se regarde, atteint le sublime, dépouillé qu'il est, traversé qu'il est par cette peinture. L'infiniment grand se dessine -les possibles, les actions, les choix, l'âme, les sentiments-, et l'infiniment petit est là aussi -les possibles qui ne seront jamais réalisés, les bassesses de l'âme, le désespoir, les mauvaises actions.
On est en religiosité , éblouis mais pas stupéfaits, conscients de l'invisible, parfaitement vivants. Etre devant un Rothko est une expérience unique, et j'espère que vous en verrez, et que vous plongerez dans la couleur comme j'ai pu le faire.
La variation de couleur, émotion à l'état pur, média de Rothko, annonce également son suicide, avec des derniers champs coloés noirs et gris.

Marc Rothko :
«Je me rends compte qu'historiquement, la finalité des grands tableaux répond à l'idée de faire quelque chose de tout à fait grandiose et majestueux. La raison qui me pousse à en faire, cependant - je crois qu'elle s'applique à d'autres peintres que je connais - est justement que je veux rester très intime, et humain. Faire un petit tableau, c'est se placer en dehors de sa propre expérience, contempler une expérience comme dans un appareil à effet stéréoscopique ou avec un verre qui réduit. (...) Quelle que soit la façon de peindre un grand tableau, on est à l'interieur. Ce n'est pas quelque chose qui se commande.»

who-s-afraid-of-red--yellow-and-blue-newman.jpgBarnett Newman (1905-1970), fut un bon ami de Rothko. Ses peintures ont le même but que celles de Rothko: la recherche de l'autre sensible. Peintures inquiétantes mais sereines, structurées mais décalées, ce n'est pas l'effet qui est est mis en avant, mais plutôt l'effet caché de la simplicité et de l'évidence détournée. La couleur comme moteur de sensations bien sûr, musicalité des couleurs primaires associées, c'est ici trop clair pour être vrai.1968-zip-the-way-II---l--manet-6-sur-7.JPG
Ses fameux "Zips"= fermeture éclair en français, comme ci-contre à gauche dans Vir Heroicus sublimis , déterminent des champs colorés.
Sont-ils réellement définis? Peints à la main, le trait n'est pas tout à fait droit et net, même s'il est continu, encadrant. Mais les surfaces entre elles sont-elles continues, contigües, confinées? Il y a bel et bien vibration, et l'espace est confondu à bien y regarder.
Ne percevons-nous pas les choses comme étant pré-établies, définies, avec un début et une fin, une matérialité, alors que tout n'est que flot de couleurs, et que nous y mettons des barrières pour limiter ce que nous voyons de ce que nous ne voyons pas? La barrière de ces peintures, c'est notre oeil.
                                                                                                                                   

Sont-ce que rectangles de peinture déteminant une peinture, ou est-ce de la couleur, échantillon du spectre de nos yeux?

Je ne suis pas fan de l'effet optique épileptique de la peinture de Buren, auquel certains auront pensé en voyant ces "bandes". Mais son travail depuis des années se limite à la répétition visuelle , et anéantit toute émotion à mes yeux.                                                                                                                           
Tandis qu'Ici, il y a de l'imperfection repentie, la platitude apparente nous envoie dans un monde parallèle, celui de la couleur, seulement. J'aime me souvenir de ces surfaces immenses de couleur et me plonger dans un état de contemplation, avoir juste la chance de voir.

Zao-Wou-Ki-hommage----henri-matisse--1986.jpgTout le monde connaît Zao Wou-ki, peintre chinois naturalisé français. Tout le monde visualise à peu près sa peinture de paysages flous, émotifs et poétiques.

Comme Rothko, comme Sam Francis, l'étude la couleur passe pour lui par l'étude et le respect du travail d'Henri Matisse. Ici, dans un Hommage à Matisse en 1986, on retrouve les couleurs des découpages de couleur des derniers travaux de l'artiste aux yeux bleus.
Zao Wou-ki, ayant étudié la calligraphie dans ses jeunes années, est un peintre du signe avant toute chose.
La couleur est quelque chose pour lui, et ce que j'aime dans cet hommage, c'est qu'il est pure émotion, contemplation du travail d'un peintre pour celui d'un autre peintre. Tout en nuance, c'est un portrait de Matisse, un portrait, une représentation? pas seulement; c'est aussi un espace de sensations mitigées : bleu, marron, noir, rose pâle, vert anis. Une association de gris colorés, comme on dit : des mélanges entre couleurs primaires, comme des signes vibrants juxtaposés les uns aux autres qui eux-mêmes se mélangent. Les couleurs sont essuyées, mais ce ne sont pas des coulures qu'on a voulu rattraper, ce n'est pas un accident: la bande noire est d'un côté en train de dégorger, de salir ce bleu dégradé qui n'est pas lisse, pas propre lui non plus, et de l'autre, elle se confond dans le rose par endroits, et est limite posée à côté (vous voyez le blanc de toile).
Zao Wou-ki, dans cet hommage, parle de la lumière franche de la peinture de Matisse, mais aussi de ses expériences, ses collages, ses découpages, toujours, cette recherche perpétuelle de la technique par Matisse. Il parle de son évolution à lui aussi. Il y a comme quelque chose de biographique dans ce tableau. On peut penser que finalement cette surface est le lieu de tous les troubles de L'artiste entre signifié et signifiant, dehors-dedans, signe et abstraction, quelque chose au delà des mots et de la peinture : de l'expressionnisme abstrait.

Ce n'est pas du n'importe quoi, et pourtant il est facile de le penser, non?

scattered-violet-sam-francis---vers-1950.jpgSujet plus délicat mais qui est à associer pour moi à cette belle brochette de poètes, même si je n'aime tout ce qu'il a produit : Sam Francis (1923- 1994). Lui aussi dans le courant d'une nouvelle esthétique de la couleur, ce n'est pas pour rien que celle-ci l'obsède. Suite à un accident, il reste allité longtemps et trouve en la peinture, le dessin, le salut de son âme dépressive. Ayant échappé à la mort de très près, il ne cesse de chercher la composition idéale des émotions qui nous submergent à ce moment terrible de black out. On dit que c'est le trou, le noir, mais pourquoi ce ne serait pas le moment privilégié de toutes les couleurs, de tous les souvenirs, de toutes les sensations confondues?
Il peint cette sensation d'infini, métaphorisé par l'espace de la toile -blanc, contre toute attente. Lumineuse, sa peinture, minimale, sa peinture, formes sans formes précises, elle nous permet de la réinventer toujours, de l'imaginer, de faire place, parce qu'ily en a, à nos propres couleurs, nos propres envies, ce, à l'infini. Ce flux intime est représenté en coulures, en couleurs diaphanes, diluées. L'espace, les formes, les couleurs sont toutes confondues pour laisser place au sujet qui regarde, qui en profondeur, pénètre dans le tableau et en est empreint.


Toutes ces peintures me reposent et me permettent de me recentrer sur les choses importantes d'une vie. L'introspection est nécessaire pour avancer, et moi je ne sais pas faire de yoga (j'ai facilement des crampes alors je morfle quand j'essaie). Ma méditation passe par la couleur, la peinture. Je peux rester en contemplation réfléchie pendant très longtemps, et après, hoplà boum, je suis partie comme une tornade!

Et vous, comment vous recentrez-vous?
Quel genre de peinture vous touche le plus? ( à comprendre : quel genre de peinture ou oeuvres vous rend zen, ou vous donne une satisfaction forte?)

Publié dans Artistes

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
A
francis Bacon et Linch, je suis complétement ailleurs, et terriblement chez moi.
Répondre
A
ouais, c'est comme plonger dans la folie douce!